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En préambule, quelques mots sur l’armée et la conscription à l’époque.

Pendant les guerres de la Révolution, c’est la loi du 5 septembre 1798 (19 fructidor an VI) qui instaura la conscription et le service militaire pour tout homme âgé de 21 à 25 ans.

La paix revenue en 1815, il fallait une armée moins nombreuse. La loi Gouvion-Saint-Cyr du 10 mars 1818 revint à un système de recrutement basé sur l’engagement volontaire, complété par un tirage au sort. Ceux qui tiraient un « bon numéro » (les plus nombreux) étaient dispensés de service militaire. Ceux qui tiraient un « mauvais numéro » devaient accomplir un service de six ans (passé à sept ans en 1832) ; mais ils avaient une autre possibilité : celle de « s’acheter » un remplaçant, s’ils en avaient les moyens. Un jeune homme aisé ayant tiré un mauvais numéro pouvait donc payer un autre jeune homme, qui avait tiré un bon numéro, mais qui accepterait néanmoins de partir au service à sa place, et qui, en contrepartie, pourrait aider sa famille ou se constituer un pécule. Un tel « achat » de remplaçant coûtait environ 3000 Francs (voir Rappel). En 1855, cette possibilité disparut, on y substitua la possibilité d’acheter officiellement une « exonération » moyennant 2800 Francs ; en 1868, on rétablit la possibilité d’achat d’un remplaçant.

Chaque année, le conseil de révision et le tirage au sort, effectués au chef-lieu de canton, constituaient un évènement majeur de la vie des communes.

A côté de cette armée d’active, il y avait la Garde-mobile, instaurée en Février 1868, et les Francs-tireurs. La Garde-mobile était composée des « bons numéros » qui devaient, pendant 5 ans, recevoir un entraînement de quinze journées (non consécutives) chaque année, et constituer ainsi une réserve ; mais en 1870 cette réserve n’était encore ni complète, ni vraiment entraînée, ni opérationnelle.

Les francs-tireurs étaient, à l’origine, des combattants spontanés, irréguliers. Ils s’étaient vus conférer un statut de belligérants par le gouvernement, également en 1868 : celui de combattants volontaires, qui devaient s’équiper et s’armer à leurs frais. Ce statut était censé les protéger s’ils tombaient aux mains de l’ennemi. Ils n’avaient que des d’armes légères, et ne pouvaient donc mener que des actions de harcèlement. Lors de la guerre de 1870, les Prussiens ne reconnurent pas ce statut, et exercèrent de sévères représailles sur eux et sur les localités voisines de leurs actions.

Enfin, les sapeurs pompiers constituaient une organisation para-militaire. Ils disposaient chacun d’un fusil. Au début de 1869, on avait attribué à ceux de Soisy 25 armes modernes (fusils à percussion), pour remplacer leurs vieux fusils à silex. De même, on les avait dotés de sabres. En Mai de la même année, la commune avait renouvelé leurs uniformes: le coupeur de la maison Giroud, à qui en avait été confiée la fabrication, s’était déplacé spécialement de Paris pour venir prendre leurs mesures !

La France déclare la guerre à la Prusse le 19 Juillet 1870.

Le 15 Août, les célibataires de 25 à 35 ans sont mobilisés (il y en a 2 à Soisy), ainsi que les Gardes-mobiles (15 à Soisy). On ouvre des souscriptions pour les blessés et victimes de guerre. On procède à un recensement pour constituer une Garde Nationale « sédentaire », on élit ses officiers et sous-officiers. On leur donne une instruction militaire ; on les fait manoeuvrer, de même que les sapeurs-pompiers.

La guerre tourne très vite à la catastrophe : les deux principales armées françaises sont défaites. L’une capitule dès le 2 Septembre à Sedan, avec Napoléon III , ce qui entraîne la chute du second empire : un gouvernement de Défense Nationale est créé. L’autre est encerclée à Metz et capitulera le  19 Octobre. Les Prussiens et leurs alliés (quatre Etats de l’Allemagne du Sud), envahissent la région parisienne et assiègent Paris dès le 18 Septembre, puis capturent ou repoussent les autres armées françaises organisées à la hâte.

Le département de la Seine, où se situait Paris, était entièrement enclavé dans celui de Seine et Oise, auquel Soisy appartenait à l’époque. La Seine et Oise se trouva donc être la base des armées Prussiennes pendant le siège de Paris, qui dura jusqu’en Janvier 1871 ; puis, après l’armistice avec la Prusse (28 Janvier 1871) elle devint la base des troupes du gouvernement de Thiers (les « Versaillais »), utilisées pour réduire l’insurrection de la Commune de Paris (Mars-Mai 1871).

Avant que la région parisienne ne soit envahie, on a juste eu le temps d’évacuer vers Paris tout ce qui serait nécessaire pour soutenir le siège, et qui ainsi ne tomberait pas aux mains de l’ennemi (fourrage, récoltes..). On met les archives en lieu sûr.

Les Prussiens effectuent des réquisitions, à Soisy comme ailleurs, et la Mairie rembourse les habitants qui les ont subies. Puis les Prussiens, dans les territoires qu’ils occupent, suspendent le paiement des impôts aux autorités Françaises et le remplacent par des recouvrements à leur profit, prélevés à partir de Octobre 1870, sur la base mensuelle du 1/12e des impôts habituels ; or, en Octobre 180, les impôts (français) de l’année étaient déjà payés. Les prélèvements imposés par les Prussiens s’y ajoutent donc.

Ces prélèvements ne sont pas individuels, mais globalisés par commune   pour Soisy, 1645 francs. La population et le conseil municipal protestent, à Soisy comme ailleurs, mais doivent s’incliner. Le conseil municipal décide alors d’établir une liste des 32 personnes (contribuables) les plus aisées de la commune, qui feront l’avance de la somme exigée, l’avance variant de 4 francs à 200 francs selon les biens de chacun.
Mais simultanément, la caisse communale, administrée usuellement par le receveur des contributions, n’est plus disponible ; la commune n’est donc plus en mesure de payer les employés communaux….Là encore, un habitant de Soisy accepte de faire l’avance à la commune des sommes correspondantes.
Les mois suivants, les contributions exigées par les Prussiens sont un peu réduites, mais à nouveau la commune doit emprunter à ses habitants les montants réclamés : il est entendu que ces avances porteront intérêt.

Puis les exigences augmentent : en Février 1871 (alors même que l’armistice a été signé), les Prussiens imposent au département de Seine et Oise une « contribution de guerre » de 10 millions de francs, dont 121235 francs pour le canton de Milly ; Soisy doit s’acquitter de 9122 francs, augmentés de 456 francs pour retard de paiement. Le même jour, une autre autorité Prussienne, basée à Corbeil, réclame par le canal des Contributions directes et indirectes françaises le paiement immédiat de 3010 francs.
Le tout est assorti de menaces de recouvrement « manu militari », c’est-à-dire d’occupation du village avec tout ce que cela peut impliquer (pillage, etc…). Milly est occupé le 19 Février 1871 au soir et les Maires du canton y sont retenus prisonniers jusqu’à versement total de la contribution.
Soisy réagit vite, pour éviter le sort de Milly. On fait encore appel aux habitants les plus fortunés, cette fois à raison de 40 à 1000 francs selon leurs biens ; on réunit ainsi 13187 francs. Entre temps le Maire de Soisy a fait valoir que sa commune n’était pas responsable du retard de paiment, ayant été prévenue avec un jour de retard par les autorités de Milly : il obtient un rabais de 91 Francs sur la pénalité de retard !!!

Toutes les communes de la région sont soumises au même traitement, parfois aggravé : c’est ainsi qu’en Mars 1871 Courances est frappé d’une pénalité de 4024 francs, à la suite de l’attaque d’un convoi Prussien sur son territoire par des francs-tireurs, le 29 Janvier précédent. C’est une affaire différente de celle du 18 Septembre 1870, lorsqu’un groupe de francs-tireurs venus de Paris avait tenté de s’opposer aux troupes prussiennes progressant vers Dannemois et Milly : il en était résulté la destruction de plusieurs bâtiments de Dannemois ; un monument commémore ce combat à l’intersection des routes D 948 et D 90. Pendant tout l’hiver, des francs-tireurs réfugiés dans les bois vers Cély et Fontainebleau avaient mené des actions contre les patrouilles et les convois de ravitaillement Prussiens.

Au total entre réquisitions, contributions forcées, etc… le passage des troupes Prussiennes dans la région a coûté 17747 francs à Soisy ; la commune devait rembourser les habitants qui en avaient fait l’avance.

Pour cela, une fois la paix revenue, le conseil municipal décide en Juin 1871 d’une contribution extraordinaire mais, à l’automne, on apprend que l’Etat va rembourser au département de Seine et Oise 20 millions de Francs, pour la Contribution de guerre imposée par les Prussiens, et pour d’autres dommages. La municipalité de Soisy réclame alors le remboursement de la part qu’elle avait payée : en Novembre 1871, Soisy reçoit de l’Etat une première indemnité de 2075 Francs, puis, en Septembre 1872, une seconde indemnité de 12090 Francs. Ces indemnités ne couvrent cependant pas la totalité des sommes dues : en 1874, le gouvernement créera des « bons de liquidation », grâce auxquels es communes rembourseront le solde de leurs dettes. Les préteurs deviendront alors créanciers de l’Etat.

Entre temps on a lancé, à Soisy comme ailleurs, des souscriptions pour le « rachat du Territoire » car, dans le traité de paix de Francfort, signé le 10 Mai 1871, le nouvel Empire Allemand avait notamment imposé à la France des indemnités de guerre pour la somme considérable de 5 Milliards de Francs, et conditionnait l’évacuation progressive du territoire Français au paiement de cette indemnité. La France réussit à s’en acquitter bien plus rapidement que les vainqueurs ne l’avaient prévu, et les dernières troupes allemandes évacuèrent le territoire en Septembre 1873 (à l’exception de l’Alsace et du nord de la Lorraine, annexées par l’empire Allemand…).

En conclusion, Soisy a donc pu  éviter l’occupation et les dommages matériels.

Le 22 Août 1871, on y a récupéré, et restitué à l’Etat, les armes distribuées pendant la guerre; seuls les sapeurs-pompiers ont conservé les leurs. Une loi de 1875, appliquée en 1877, réorganisera leur corps : toujours armés, ils seront désormais vingt-sept à Soisy, avec un sous-lieutenant, 2 sergents, 4 caporaux et un clairon.
Par ailleurs, il est difficile de savoir si des Soiséens comptent parmi les victimes de cette guerre qui, quoique brève, a entraîné la mort de 140000 soldats Français (et 45000 chez les Allemands), dont la moitié par maladie. Il y a à peu près autant de blessés. C’est beaucoup, et c’est pourtant peu en comparaison des futures hécatombes de 1914-1918…
Mentionnons enfin que la IIIème République naissante tira les leçons du désastre militaire de 1870: la loi Thiers du 22 juillet 1872 rétablit le principe du service militaire actif universel pour les hommes.


Claude Alard, conseiller municipal
Juin 2013



Rappel : il s’agit du « franc germinal », instauré en 1795 (surnommé par la suite « franc-or »), dont la valeur restera stable de 1814 à 1914 mais dont il est très difficile de donner une contre-valeur actuelle en Euro. Depuis le début du XIXe siècle, les coûts des produits, biens ou services, ont évolué de façons très différentes selon leur nature. De ce fait, la contrevaleur du pouvoir d’achat du franc de cette époque peut varier, selon les cas, de 2 ou 3 Euro à 15 ou 20 Euro, voire beaucoup plus. Par exemple, comparativement à aujourd’hui, la nourriture, les habits sont très chers ; les chevaux, le bétail sont chers, alors que la main d’oeuvre, la construction (surtout les maisons rurales, très rustiques), sont beaucoup moins chères. On a déjà cité plusieurs exemples, on aura l’occasion d’en citer encore.