Nota : toutes les citations entre guillemets sont extraites des divers comptes-rendus des conseil municipaux de l’époque.

La guerre:

Elle menace de plus en plus, depuis l’arrivée au pouvoir de Hitler en Allemagne en 1933. On craint qu’elle ne survienne en 1938 , lors de la crise des Sudètes, mais on croit qu’elle est évitée grâce aux accords de Munich : le conseil municipal de Soisy, comme tant d’autres, vote alors, le 1er Octobre 1938, un « message de reconnaissance » au Président du Conseil M. Edouard Daladier et au ministre des Affaires Etrangères M. Georges Bonnet « pour leur magnifique effort qui a permis de sauver la paix »… Onze mois plus tard, au début de Septembre 1939, la seconde guerre mondiale éclate ! Les hommes sont mobilisés. Dès Octobre, on décide d’installer le téléphone à la Mairie (qui en était jusqu’alors dépourvue).

Le 21 Juin 1940, peu après l’armistice qui a suivi la défaite militaire de Mai-Juin 1940, le Maire expose que les jours précédents la commune a été traversée par les troupes de nos armées en repli. Il remercie les personnes qui sont venues en aide à nos soldats, aux réfugiés, et aux blessés .
Du 12 Juin, dans la nuit, au 14 Juin, le château des Réaux a servi de Q.G. au général Héring (ce général venait d’être rappelé en activité par le Général Weygand, qui lui avait confié l’ « Armée de Paris », créée dans l’urgence et située au centre du dispositif de retraite de l’armée française). Le 13 Juin dans la soirée est arrivé l’Etat-Major du 2ème bureau, reçu chez le Maire à Montaquoy ; ces militaires ont mis à disposition des véhicules, ce qui a permis d’aller chercher de la farine à Melun et à Fontainebleau, pour Soisy et les communes voisines, afin de  pouvoir fabriquer du pain, qui a été rationné à raison de 250 grammes par jour et par personne.

Les transports sont désorganisés : on a fait abattre du bétail et, sous la surveillance du garde champêtre, on exploite directement la boucherie qui était fermée.


Le 15 Juin au matin, toute la population a été réunie sur la place de la Mairie, pour être dénombrée en vue du ravitaillement :

- habitants de la commune : 180
- réfugiés : 314.


On peut se demander si ces chiffres n’ont pas été inversés, si on les rapproche de ceux du recensement de 1936 : 569 habitants.

De toutes façons, ils traduisent la situation : les hommes qui ont été mobilisés sont encore à l’armée (lorsqu’ils n’ont pas été faits prisonniers), une partie de la population a quitté Soisy devant l’avance allemande, mais il y a beaucoup de réfugiés des régions envahies par l’ennemi, que l’exode a menés jusqu’ici.

L’occupation:


Le 24 Juin, nouvelle réunion du conseil : la municipalité doit faire face aux problèmes graves qui surgissent de tous côtés.

On décide de contrôler certains prix (boucherie) sur la commune ; on fait l’inventaire des denrées existant dans les épiceries : ces denrées ne seront distribuées qu’à la seule population de Soisy. Sur ordre de l’occupant, et comme partout en Europe occupée, on met le village à l’« heure allemande », en avançant d’une heure l’horloge du clocher. On entreprend de remettre en marche le Moulin des Réaux. On va essayer de rapatrier chez eux ceux des réfugiés qui le désirent ; on organise des patrouilles et on réorganise le service des sapeurs pompiers. On recense les enfants de l’Assistance publique hébergés chez des parents nourriciers : il y en a 20 dans la commune, entre 2 et 17 ans ; la commune s’efforcera d’assurer leur subsistance. On trouve un bœuf errant : on le vend.


Un conseil municipal a lieu le 8 Septembre 1940: il a fallu répondre aux nombreuses questions d’un formulaire envoyé par la Feldkommandantur allemande de Versailles. 
Le Préfet rappelle le rôle que sont désormais appelés à jouer, « en ces temps nouveaux », les Maires « à qui il incombe une lourde responsabilité ».

Décembre 1940 : étant donné la grande pénurie de transports routiers, le conseil vote l’établissement d’un « Port à sec », c'est-à-dire un quai de chargement / déchargement adjacent à la voie ferrée du « Tacot » : les agriculteurs pourront ainsi recevoir, loin de la gare et des habitations, le « gadoues » malodorantes nécessaires aux besoins des cultures.
Février 1941 : le Gouvernement de Vichy se préoccupe de la  jeunesse ; le conseil municipal doit donc envisager d’aménager un terrain de sport, avec piscine. Un premier projet a été chiffré : 700000 francs ; on demande qu’il soit revu à la baisse. La piscine ne verra pas le jour.

On est obligé de subventionner l’interprète des troupes d’occupation : 200 francs.

En Novembre 1943, le Maire souligne l’intérêt pour la commune de « prendre rang » pour l’étude éventuelle d’un projet d’adduction d’eau (projet déjà envisagé, débattu et abandonné en 1932). C’était une nécessité grandissante, et il s’avèrera d’ailleurs, au début d’Août 1944, que plusieurs puits de la commune se sont taris, qu’il n’y a plus assez d’eau pour fabriquer le pain et qu’on doit aller la chercher avec une tonne à eau. Pour ce projet, le Préfet a formellement recommandé de faire appel aux services du Génie Rural pour établir un avant-projet à titre gratuit et sans engagement. Le conseil approuve. De même, la commune fera désormais systématiquement appel aux services des Ponts et Chaussées pour les études de projets, de réalisation, et d’entretien des routes.

En Janvier 1944, le conseil confirme qu’il n’y aura toujours pas de fête foraine, « vu les circonstances », et en Mai, il vote une subvention de 1800 francs pour les prisonniers de guerre, à raison de 100 francs par prisonnier.

 
Journées d’Août 1944 : la libération de Soisy:


Le 22 août 1944, jour de la libération de Soisy, une colonne de chars américains arrive par la route de la Ferté-Alais, et traverse  Soisy vers 14 heures, en direction de Melun. Une trentaine d’Allemands occupent encore le parc et le château des Réaux , où se trouvent aussi bloqués des civils français, principalement des femmes et des enfants. Une fusillade éclate de part et d’autre de la place de la mairie.


M. Bonnafé (un ancien combattant des deux guerres, plusieurs fois décoré et prisonnier  évadé), prend l’initiative d’entrer dans le parc des Réaux par la petite porte  proche de la Mairie, pour se rendre compte de la situation. Il est immédiatement abattu par un tireur allemand. Le maire, M. Loste, décide alors d’aller au château pour parlementer et essayer d’arrêter le combat; il franchit la même porte et il est lui aussi immédiatement abattu. Un infirmier Américain, M. Annibali, s’avance à son tour dans le parc pour tenter de les secourir, et il subit le même sort. Les Américains détachent alors un char de leur colonne. Il force la grille de l’entrée principale du château, et pénètre dans le parc, accompagné par des résistants. Ils s’avancent vers le château, et font quelques prisonniers ; la plupart des Allemands viennent juste de s’enfuir, abandonnant du matériel et des explosifs.

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Le soir même, puis le 27 Août, le conseil municipal se réunit en sessions extraordinaires.

Il rédige, « …pour les assemblées futures, et même pour l’histoire de notre localité, un procès-verbal résumé chronologique des évènements de la deuxième quinzaine d’Août 1944 ».
Ce texte de trois pages manuscrites relate en détail la période du 14 Août au 25 Août 1944, et particulièrement les circonstances de la mort des trois victimes du 22 Août.     
M. Maurice Marmier (décédé en 2016) faisait partie des résistants qui ont envahi le château. Il a lui aussi laissé de ces journées un récit détaillé qui, notamment pour la journée du 22 Août,  recoupe bien le compte-rendu  rédigé par le conseil municipal. A l’occasion du quarantième anniversaire de la Libération de Soisy, une inscription fut mise en place et inaugurée le 26 Août 1984, contre le mur d’enceinte dans le parc du château, en mémoire de ces trois victimes.


Après la libération de Soisy:

Le conseil municipal avait été élu en 1935 ; du fait de la guerre, il n’y avait pas eu d’élections depuis cette date. La réunion du 27 Août 1944 fut sa dernière.
Dans de nombreuses communes françaises, la Libération s’accompagnait de bouleversements politiques. Soisy n’y fit pas exception. Dès le 30 Août, une « délégation provisoire » de cinq membres était installée à la tête de Soisy. Elle ne comportait que deux des membres de l’ancien conseil municipal alors présents à Soisy. Une liste de membres à nommer avait été préparée et transmise  au Gouvernement provisoire d’Alger par le « lieutenant Grégoire », au titre des groupes de Résistance. Le jour même l’administration préfectorale, mise devant le fait accompli, accepte cette liste provisoire.

Une réunion se tient le 5 Septembre 1944. Il y est fait mention de quelques détails sur la mise en place assez difficile de cet exécutif provisoire : le capitaine Georges (*) est venu à Soisy le 29 Août ; le Comité local de la Résistance s’est réuni le 30 Août. Le 2 Septembre, le « lieutenant  Failliot » est venu, et a réuni le « Conseil des Combattants ». Il a désigné comme administrateur M. Ordioni, mais le Comité local de la Résistance est allé le 4 Septembre voir le Sous-Préfet de Corbeil, qui a désigné M. Brancieq (ancien Maire de 1929 à 1935 et membre de la « Délégation provisoire » déjà mentionnée), pour faire fonction de Maire jusqu’aux futures élections. En fin de compte, le 2 Janvier 1945, le Préfet de Seine-et-Oise nomme par arrêté un conseil municipal de 11 membres. Lors de la séance du 14 Janvier, M. Ordioni est élu Maire, et s’attaque immédiatement aux problèmes considérables qu’affronte la commune : comme partout en France, on manque de presque tout, et ces pénuries sont aggravées par les difficultés de transport, car on manque de trains, de camions, et de nombreux ponts et de nombreuses gares ont été détruits.

Il faut faire face à des problèmes tels que le manque d’électricité (les coupures de courant vont  continuer pendant des années), la fabrication du pain, le manque de bois de chauffage (en zone rurale, c’était la principale source de chauffage, et en outre le charbon était rationné). On surprend plusieurs personnes en train  d’abattre des arbres et de voler du bois dans des propriétés privées ; on réactive les gardes-messiers pour surveiller et protéger les récoltes.

Pour « éviter que toutes les ménagères ne se présentent devant les boulangeries à la même heure » et doivent y faire la queue, on suggère de mettre aussi en vente, à toute heure, du pain rassis. On crée une commission « chauffage et éclairage » et une commission « répartition de chaussures » au sein du conseil municipal.

Il y a bien d’autres sujets : on se met d’accord sur l’emploi du temps du garde champêtre, qui devra assurer le nettoyage des places publiques, l’entretien des chemins ruraux (ornières, élagages), le remontage de la pendule, les annonces officielles « à son de caisse » ; en mauvaise saison, il assurera le sciage du bois pour les  écoles, et, en bonne saison, la surveillance de la place « surtout pendant les moments où les travailleurs des champs sont aux repos »!...On fait creuser un trou dans les bois, à usage de « dépotoir ». Il sera utilisé pendant plusieurs décennies avant la mise en place d’un service d’enlèvement des ordures ménagères.
                                                                              
Finalement, des élections municipales ont lieu en Avril et Mai 1945 ; c’est la première fois  que  les femmes françaises peuvent voter. La capitulation de l’Allemagne a lieu le 8 Mai, entre les deux tours de ce scrutin. Ces élections sont  imparfaites, car elles se déroulent en l’absence des prisonniers de guerre, des déportés, des travailleurs forcés du STO. De nouvelles élections municipales seront donc organisées en 1947.


Claude ALARD, conseiller municipal
Le 9 octobre 2018


(*) : le capitaine Georges était le responsable FFI de Corbeil (voir le livre « La libération de Milly-la-Forêt et de sa région, » p. 68, publié par « Les amis de Milly-en-Gâtinais et environs »)